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Les confessions de Jacques Henric :
"Ma conviction
aujourd’hui est que Sollers, pour l’avoir fréquenté pendant près de
soixante ans, a toujours été, fondamentalement, un homme de droite"
Propos recueillis par Vincent Roy
MÉMOIRES. Dans « Les
Profanateurs. Journal (1971-2015) », Jacques Henric fait défiler en rangs serrés tout le gotha culturel de gauche de la seconde
moitié du XXe siècle. Piquant.
Propos recueillis par Vincent
Roy, Le JDD, 24 juin 2025
Communiste, maoïste pour
une brève période, mais jamais « de gauche », Jacques Henric a régné pendant plusieurs décennies aux côtés de
Catherine Millet, sa compagne, sur le monde artistique et culturel français du
haut de ses éditoriaux dans Art Press, revue de
référence sur le monde de l’art contemporain. À ce titre, son Journal est un
document exceptionnel : un panorama des idées, un précis de lectures.
Ajoutons que ne sont pas passés sous silence, et c’est tout l’intérêt de ce
texte, les intrigues politiques, le jeu des egos, les provocations, les luttes
de pouvoir fratricides, les conflits œdipiens. Dans le marigot des lettres et
des arts, il n’y a pas de place pour plusieurs crocodiles, d’où les
bagarres ! Jacques Henric ne voile rien des bas
instincts de ses personnages, rien encore de leur vie intime. Il est cash,
comme on dit aujourd’hui. C’est l’envers du décor qui se déploie sur plus de
500 pages. Et c’est captivant.
Le JDD. Dans votre Journal (1971-2015) défilent Godard, Barthes,
Lacan, Kundera, Sollers, Genet, Philippe Muray,
Bataille, Guyotat, Warhol, Houellebecq, Denis Roche,
César, Klossowski et j’en passe… Vous avez participé, comme protagoniste, à
l’aventure littéraire de la seconde moitié du XXe siècle. Pourquoi
considérer ces artistes, dont vous êtes, comme des
« profanateurs » ?
Jacques Henric. Je rappelle que le mot « profanateur » est à
prendre dans son sens premier, rappelé par Giorgio Agamben :
celui qui occupe un espace dit profane par opposition à un espace dit sacré
(lieu des grands textes religieux du monde). Or, c’est dans l’espace profane
que se déploient la littérature, la philosophie, les arts. Il est vrai que j’ai
donné à ce mot une signification plus polémique : je désigne ainsi des
communautés d’écrivains et d’artistes qui ont marqué des ruptures dans le champ
propre de leur activité. Pour le XXe siècle, les surréalistes
qui, après Dada, mirent une belle pagaille dans l’idée qu’on se faisait de la
poésie et des arts. Puis il y eut le Nouveau roman, qui remit en question la
conception traditionnelle du roman dix-neuviémiste.
Au cinéma, ce fut la Nouvelle Vague, avec Godard. Enfin vint Tel Quel,
au début des années 1960, dont l’aventure occupe une grande partie de mon
journal.
Avec lesquels des profanateurs avez-vous été le plus ami ?
Avec plusieurs de ma génération bien sûr, celle née pour beaucoup
d’entre nous avant la Seconde Guerre mondiale, puis, n’oublions pas,
contemporains de la guerre d’Algérie, Sollers, Guyotat et Denis Roche notamment. En dépit de nos bagarres, souvent à caractère
politique, ce qui nous réunissait, c’était un certain esprit d’enfance que nous
avions gardé et qui nous faisait nous conduire parfois comme d’affreux jojos,
jugez-en par les farces pas toujours d’un très bon goût que nous jouions en
direction de grands aînés que nous ne portions pas dans notre cœur. Sollers est
l’homme avec qui j’ai le plus ri dans ma vie. Quant à Pierre Guyotat, l’image que j’en donne, contre toute attente, est
celle d’un écrivain dont l’œuvre présente souvent une dimension comique
parfaitement assumée.
Vous écrivez avoir « sévèrement déconné » en politique.
En quoi ?
Maintenant que vous me posez cette question, j’ai envie de vous répondre
que nous n’avons pas tant « déconné » que ça. Vous faites allusion à
nos engagements communistes et maoïstes, ceux-ci de courte durée et plutôt folklos, mais qu’on doit néanmoins assumer. Pour
l’adolescent d’après-guerre que j’étais, le Parti communiste avait joué un
grand rôle dans la Résistance, et, en tant que parti, il fut plus tard le seul
à s’opposer à la « sale guerre » d’Algérie, comme on l’appelait. Dois-je
rappeler ce que fut la politique honteuse de la social-démocratie (Mitterrand)
et que, sans de Gaulle, on ne s’en serait pas sortis ? J’ai été, au début
des années 1960, le lien entre les communistes et Tel Quel, un
parti dit d’avant-garde politique aux côtés d’une dite « avant-garde
littéraire ». J’ajoute que les surréalistes n’ont pas fait mieux que nous,
Breton et le trotskisme, pas brillant, ou Aragon, Éluard écrivant des vers
débiles sur Staline et Thorez. Nous écrivions, nous, sur Sade, Rimbaud, Lautréamont,
Artaud, Bataille… et n’avons jamais offert d’odes au président Mao.
Sollers est allé plus loin que vous sur Mao, sans jamais véritablement
s’expliquer, d’ailleurs...
Dès les premières pages de mon Journal, nous sommes au début des
années 1970. Il est clair pour le lecteur que Pierre Guyotat et moi (les seuls à avoir été membres du Parti communiste, moi depuis
longtemps, depuis l’âge de 15 ans, Pierre beaucoup plus tard), nous ne
sommes pas sur la même longueur d’onde que Sollers et quelques autres membres
de Tel Quel. Nous ne partageons pas leur enthousiasme et parfois
leurs délires pour la grande révolution culturelle chinoise mais y voyons trop
un retour au bon vieux stalinisme que nous combattions déjà à l’intérieur du
PC. Entre nous, en dépit de toute l’amitié et l’admiration que nous avions pour
Sollers et certains de ses proches collaborateurs, nous nous moquions de
l’engouement de ces fils de bourgeois pour le président Mao et sa sinistre
épouse. Le malaise s’est vite installé entre nous et je raconte comment le
conflit larvé avec eux a dégénéré.
On a vu se développer dans le bureau de Tel Quel, aux éditions
du Seuil, une campagne d’affichage mimant celle qui se développait massivement
en Chine où étaient dénoncés les « ennemis de classe ». C’est
ainsi que, lors de nos passages dans le bureau, nous avions la surprise de voir
sur les murs des dazibaos nous clouant au pilori.
Il me semble que vous n’avez pas eu le même parcours politique que
Sollers. Avec Jean-Edern Hallier et Jean-René
Huguenin, Tel Quel a vu le jour à droite, non ?
En effet, et pour certains il s’agissait d’une droite dure. Il est vrai
qu’assez vite, ils ont été éliminés et la revue est passée à gauche. Elle a
été, la revue, plus gauchiste que jamais en Mai-68, mouvement dont Sollers
s’est toujours réclamé. Je précise, non pas lors des événements, mais plus
tard, car il me faut remettre les pendules à l’heure. La révolte étudiante,
Pierre Guyotat, mon camarade Ivankov et moi, nous la soutenions, quand Sollers, lui, et Marcelin Pleynet étaient du côté du PC et de la CGT. Il y eut beaucoup de palinodies lors de nos
engagements politiques. L’origine de nos affrontements qui, avec le temps,
peuvent parfois paraître un peu ridicules, on peut sans doute la trouver dans
ce qu’on appelait « l’origine de classe ».
«
Ma conviction est que Sollers a toujours été un homme de droite »
Ce n’est pas nouveau, on sait, depuis la Révolution française, que les
dirigeants des révolutions qui ont suivi dans le monde entier, comme à Cuba, étaient
issus de la bourgeoisie. Ma conviction aujourd’hui est que Sollers, pour
l’avoir fréquenté pendant près de soixante ans, a toujours été,
fondamentalement, un homme de droite. Son catholicisme a probablement été pour
lui une boussole et l’a protégé de dérapages plus sérieux. Les démons
révolutionnaires qui ont proliféré sous le soleil de Satan, pour reprendre le
titre d’un roman de Bernanos, ont été écrasés à temps sous le pied de l’ange
gardien sollersien.
Pensez-vous, avec le recul, que Tel Quel a eu une influence
politique ?
Évidemment, non. Mais littéraire oui, si l’on en juge par la violence
des attaques dont ce dernier mouvement d’avant-garde a été l’objet pendant des
années. À ce propos, je voudrais faire un retour à nos engagements politiques qui,
en vérité, avaient une raison plus profonde, et j’en reviens à notre hostilité
à l’encontre de la social-démocratie française. Il faut savoir que, lorsque Tel Quel paraît, la presse de droite l’ignore (nos références, Sade, Artaud, Bataille,
Freud, le sexe ont de quoi la refroidir…), mais la presse de gauche, elle, nous
conchie ; seule la presse communiste (où j’écris alors) apporte son
soutien à Tel Quel. Les raisons ? Bien que staliniens, les
communistes avaient conservé dans un coin de leur cervelle le souvenir de ce
qu’avaient été, après la révolution bolchevique, les grandes avant-gardes
littéraires et artistiques russes ; et puis il y avait la présence
d’Aragon, et quels que furent les conflits qui nous opposèrent à lui, Sollers
et moi, nous avons souvent constaté qu’il n’avait pas tout à fait oublié son
passé surréaliste. Et demandons-nous pourquoi un ancien dadaïste comme Tristan
Tzara, ou Philippe Soupault, que j’ai connu, ancien ami d’André Breton,
s’étaient vers la fin de leur vie inscrits au Parti
communiste. J’insiste : qui, en effet, nous attaquait à cette
époque ? La presse de gauche, Le Monde, notamment.
Vous êtes-vous censuré ?
Non, je ne crois pas. J’ai coupé tout ce qui touchait au train-train de
la vie quotidienne pour ne garder que ce qui concernait la politique, la
littérature et la sexualité. Elias Canetti, dans son livre La Conscience
des mots, a écrit que le journal tenu par un écrivain ne devait surtout pas
être envisagé « posthume, sinon on le falsifierait et s’y autocensurerait ».
Un tel journal a donc toutes les chances de se présenter souvent comme « pas
poli et violent ».
Pourquoi n’y a-t-il plus d’avant-gardes aujourd’hui ?
Guy Debord a déjà répondu : « Les avant-gardes ont fait
leur temps, c’est le plus heureux qu’il peut leur arriver. Après elles engagent
des opérations sur un plus vaste théâtre. » Peut-être, en dépit d’une
production romanesque plutôt médiocre, y sommes-nous. Notre expérience, vécue
par Catherine Millet et moi, est que se manifeste autour de nous, notamment à Art Press, une génération très brillante de jeunes
auteurs de livres de fiction ou d’essais, je pense à Felix Macherez, Colin
Lemoine, Thomas Schlesser, Pauline Mari, Pierre Chardot, Olivier Rachet,
Guillaume Basquin, sans oublier de plus âgés comme Philippe Bordas et Mehdi
Belkacem.
On connaît votre lien avec Richard Millet. Le considérez-vous comme un
véritable profanateur ?
Je le prendrais plutôt, depuis la honteuse pétition lancée contre lui
par Annie Ernaux, pour un maudit. Mais profanateur ? Oui, aussi, et même à
double titre, puisque comme catholique, il a affaire à la sphère du sacré, et
comme écrivain, il opère dans la sphère du profane. C’est le cas de ces autres
grands romanciers ou poètes catholiques que sont Péguy, Claudel, Bernanos,
Bloy, Mauriac, Flannery O’Connor, Chesterton, les
scandaleux Baudelaire et Julien Green…
Vous décrivez par ailleurs parfaitement, dans ce Journal, à
l’année 2001, les réceptions conjointes du livre de votre femme Catherine
Millet, La Vie sexuelle de Catherine M., et du vôtre, Légendes
de Catherine M. D’où l’on s’aperçoit que c’est une presse encore plus
à gauche, comme Libération ou Le Nouvel Observateur,
qui se déchaîne contre vous. Le puritanisme serait-il désormais de
gauche ?
Et que dire aujourd’hui de la vague de dinguerie woke qui nous submerge ?
À la date du 17 mars 1997, vous écriviez : « César
vient dîner et doit signer sa compression. Sans sa signature, Catherine et moi
ne serions en possession que d’un tas de ferraille pesant 800 kilos et ne
valant que le prix de la ferraille. Miracle de l’art contemporain. » Est-ce vraiment votre vision de l’art contemporain dont, par ailleurs, Philippe
Sollers disait le plus grand mal ?
Le terme « art contemporain » ne veut pas dire grand-chose, il
désigne à la fois le meilleur et le pire de la création artistique de l’époque.
La revue de Catherine Millet, Art Press,
qui entretenait des liens très étroits avec Tel Quel, en a défendu le
meilleur, mais il est vrai qu’à mes yeux, certains courants qui s’y
manifestaient me semblaient totalement débiles et farfelus. Notamment ce qu’on
appelait « art conceptuel ». Sur ces productions, Philippe Muray et moi-même portions le même jugement. En 1983,
j’ai publié un essai polémique, La Peinture et le mal, une
réflexion sur ce que la grande peinture, qui va de Titien à Cézanne, devait à
la notion du mal telle que la théologie catholique l’avait définie à partir du
péché originel. Ai-je absolument besoin de vous dire que, dans mon milieu, je
me suis fait une réputation de foutu réactionnaire ? Mais j’ai la grande
satisfaction de voir que ce livre trouve aujourd’hui de nouveaux lecteurs.
Les Profanateurs, Journal (1971-2015), Jacques Henric, Plon, 544 pages, 30 euros.
>>> Le-Journal-du-Dimanche du 22-Juin-2025 (PDF)
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